Retour sur ce jour extraordinaire du 16 août...



6 jours après, je reprends mes esprits chez moi. Je n'ai cependant pas oublié tous ces moments zurichois. Encore beaucoup de signes m'y font repenser : les tenues de l'équipe ne sont pas encore rangées, la réception des messages écrits et oraux, les sollicitations médiatiques...
Mais pourquoi oublier ? Surtout pas. Ils seront gravés à jamais en moi. Je me souviendrai très longtemps de ce samedi 16 août.
AVANT COURSE :

L'hébergement excentré du parcours marathon situé lui en centre ville nous a fait partir tôt de l'hôtel. Rendez vous pour l'équipe féminine à 6h50 pour un départ de course à 9h. Ce qui fait que le lever fut très matinal à 6h suivi du petit déjeuner et d'une dernière vérification du sac. Petit déjeuner en compagnie des filles (Corinne et Marta), de certains membres de l'équipe qui avaient eu la force de se lever, du staff technique, du staff médical (un kinésithérapeute et un médecin), de Cédric et Fred qui s'étaient bien assurés de mon réveil.
6h50, la navette prend la direction du départ en faisant escale à plusieurs hôtels pour prendre d'autres athlètes.
7h20, arrivée sur la zone warm up : une grande tente où les différentes équipes peuvent prendre leurs quartiers. Christian, le kinésithérapeute installe sa table et officie en fonction de notre demande. Je le sollicite pour me rassurer sur la tension musculaire sur le côté de la jambe qui me gêne depuis plusieurs jours. La veille, il m'avait mis une bande rouge. Ayant toujours une zone sensible avant le départ, il me met une bande bleue. Il me fait sourire en mettant une 3ème bande. Elle, elle sera blanche. Petit clin d'œil à notre drapeau. Elle n'a cependant aucun rôle thérapeutique.
Dans cet espace restreint, la tension monte progressivement. Les adversaires arrivent, l'heure approche. Nous avons encore du temps avant de nous échauffer et de rentrer en chambre d'appel à 8h30. Je peux discuter avec mes proches et des supporters. L'ambiance est détendue malgré une météo fraîche et grise.
8h00, il est temps d'aller s'échauffer. Petit footing avec Corinne. Chacune a sa façon de préparer sa course alors nous respectons les habitudes de l'autre. On sent que l'événement approche et l'importance de celui-ci. Nous ne parlons pas. Après ces 15', je vais avec Cédric dans un petit coin plus isolé pour faire quelques exercices sous sa houlette et rentrer ma course. Ça y est je dois être concentrée, m'immerger dans la compétition.
8h20, c'est l'heure de se mettre en tenue. Brassière, short, running légères. Je remets le survêtement de l'équipe de France jusqu'à la sortie de la chambre d'appel pour ne pas me refroidir. En accessoire j'ai pris les lunettes de soleil et les manchons pour être bien dans cette fraîcheur matinale (température de 12-13°C, idéale pour le marathon). Je quitterai au bout de 2km les premières alors que je vais garder les manchons jusqu'au bout.
8h30, nous rentrons avec Marta et Corinne en chambre d'appel. On doit être fin prête, pas le droit à l'oubli car on ne peut pas retourner en arrière. Nous ne pouvons pas ressortir une fois rentrées. Nous sommes une cinquantaine à rentrer une par une. Cela prend du temps. Les juges vérifient notre tenue, les dossards et nous donnent une puce à lacer au pied. 5' avant le départ, ils ouvrent les portes et les lionnes sont lâchées vers la ligne de départ située à une dizaine de mètres. Quelques lignes droites avant 9h nous maintiennent échauffées. . Les juges m'annoncent que je suis en première ligne alors je m'y rend tranquillement.

LA COURSE
Les supporters crient, le speaker met l'ambiance et nous athlètes sommes attentives au starter et son pistolet afin de ne pas rater le coup de feu. 9h c'est parti...
Les athlètes qui étaient en 1ère ligne gardent la tête de course. Aucune fille n'a décidé de prendre un départ de folie. De mon côté, je ne souhaitais pas m'exposer sauf si une adversaire dangereuse prenait la fuite. Nemec, la croate prenait le rythme à son compte. Valeria Straneo, l'italienne favorite (vice championne du monde) est à ses côtés. Je ne suis pas loin, une épaule derrière. Avec cette façon de courir, l'écrémage va se faire par l'arrière. Tant que la 1ère côte n'est pas passée, personne attaquera. Certaines ne l'ont pas repérée, d'autres comme moi savent ce qui les attend alors le peloton sera dans l'attente.
Sans le ressentir physiquement (heureusement c'est le début de course) nous partons sur des bases rapides. Le 1er ravitaillement à 5 km se passe bien, pas de bousculade. Le peloton de tête ne comprend plus que 15 athlètes environ. Passage sur le tapis des 5 km en 17'20 (bases de 2h26'20).
Nous arrivons au 6e km à l'entame de l'enchaînement des 3 côtes au bruit des cloches suisses. Un monde fou amassé sur les parties difficiles nous encourage sans répit, digne d'une montée d'un col du tour de France. Des français, des italiens, des portugais et des suisses bien sûr ont fait le déplacement. J'avais repéré ce mur mais je ne l'avais pas monté à pleine vitesse. J'appréhendais donc ce 1er passage et je me demandais comment j'allais arriver physiquement en haut. Bilan en haut : les cuisses un peu tétanisées mais je peux repartir sur le plat en attendant 200m plus loin la descente. Aucune fille n'a fait la montée à bloc, nous en avons encore 3 à encaisser. Tout comme aucune n'a essayé de partir dans la descente. Il faut dire que le rythme n'a pas baissé. Retour sur le plat après 1 km de descente et passage au 10 km : nous avons accéléré 34'30 (soit 17'10 sur le 2ème 5 km). Le peloton s'est aminci 7 filles sont encore là.
Valeria Straneo fait le rythme et suis à côté d'elle. Le mano à mano commence. Avant le ravitaillement du 15è, dans les relances du parc, j'avais envie d'augmenter le rythme. Mais on m'a dit d'être patiente. Il est vrai qu'on était loin de l'arrivée et le peloton était déjà mince. Une médaille était possible à ce moment-là si je gérais bien puisque nous ne sommes plus que 3 au 15è : chrono en 51'42. La croate Nemec et les 2 suisses sont à 1" et l'espagnole Aguilar prend 2 secondes. La portugaise Augusto qui a temporisé en début revient de l'arrière et passe en 8è position avec un retard de 10".

Le film de la course sera identique jusqu'au 36è. Sur la même ligne, côte à côte, ni l'une ni l'autre ne fait la différence. Je reste concentrée malgré la démonstration de joie de Valéria. En effet, pendant de longues minutes, elles encouragent ses coéquipières italiennes quand elle les croisent en face, elle salue et tape dans les mains de ses supporters. Valéria me prenait 2-3 mètres dans la montée que je comblais dans la descente. Abeylegesse sera au contact jusqu'au 24è. Elle passera au 25è avec 1 seconde de retard. Jessica Augusto continue sa remontée et passe 4è au 25è, 11" derrière nous. Nous sommes sur un rythme identique depuis le début de course : 20è : 1h08'50 et semi : 1h12'33. La lutte pour la victoire et ce mano à mano nous emmènent sur un rythme de 2h25, pas très loin du record de France. Cela ne me fait pas douter car je suis physiquement bien et mentalement aussi. La seule interrogation que j'ai eu dans la 2è partie de course était de connaître l'évolution du retour de Jessica. Je n'avais aucune indication. Tant que je ne connaissais pas de défaillance, je ne m'inquiétais pas. Mais j'entendais les encouragements pour Jessica juste derrière les nôtres qui me faisaient questionner. Au 33è km, je fus rassurée. Lors de l'épingle à cheveux, j'ai pu me faire ma propre opinion. Je savais que j'avais la médaille. J'étais bien, Valéria aussi, Jessica était 3è à environ 15-20" de l'autre côté de la route et Abeylegesse était en déperdition. Au bout de ces 9 derniers kms quel métal aurais-je autour du cou ?

36è, bas de la côte, les supporters sont en ébullition nous sommes encore 2 pour la victoire. Qui va lâcher, prendre l'ascendant ? Je me disais que je devais m'accrocher pendant 1,5 km jusqu'au point le plus haut du parcours. Valéria prend toujours ses 2-3 mètres dans la côte comme les tours précédents. Je dois rester à une distance raisonnable pour qu'elle ne parte pas définitivement. Mentalement, j'ai voulu lui montrer que j'étais encore là en recollant pile en haut de la bosse. Puis j'ai relancé sur les 200m de plat qui menait à la descente. Et là bim, j'ai remis une couche à l'amorce de la descente. Attaquer n'est peut être pas le terme car les jambes étaient bien lourdes. A partir de ce moment, c'est le mental qui prend le dessus. J'ai pris la décision d'attaquer alors je devais assumer. Rien lâcher et contInuer mon effort. En bas de la descente, il me reste 3 kms environ. Je pars mais je ne fais pas la différence. La ligne se rapproche mais les courbatures augmentent. Grâce aux supporters, j'ai une info écart : 3" au 40è km. Elle ne craque pas, elle est assurée de la médaille d'argent car Jessica ne reviendra pas. Mais ce n'est pas le métal qu'elle veut. Motivée par la victoire je poursuis mon effort sans défaillir. Un autre écart au 41è me rassure 6". Je sais que j'ai gagné mais je reste concentrée. Le dernier kilomètre est long malgré les encouragements de la foule. C'est le cerveau qui me fait avancer, les jambes sont en pilotage automatique. A 300m de la ligne, je me retourne pour la 1ère fois pour être sûr du titre. Je l'ai. Et là tout se bouscule dans la tête. Je savoure l'ovation des spectateurs lors de la dernière ligne droite. Je prends le drapeau que me tend Clément, un jeune supporter que je ne connais pas et qui reviendra vers moi dans la soirée pour me dire c'est moi qui t'ai donné mon drapeau. Malheureusement, je ne pouvais pas lui rendre. J'ai explosé de joie au passage de la ligne. J'ai attendu mes 2 adversaires pour le podium et je les ai félicité. La déception se lisait sur le visage de Valéria. Nous sommes toutes les 3 en 2h25 c'est une grande course que nous avons réalisé. J'ai le record des championnats 2h25'14, le précédent était détenu par Maria Guida, l'italienne lors des Europe de Munich en 2002 (2h26'05).
Je vais vers le clan français qui est fou de joie aussi. J'essaye de trouver Fred et Cédric. Celui-ci n'est pas loin c'est cool mais Fred sans accréditation n'a pu se frayer un chemin. Merci à Sandra, entraineur des lanceurs à l'INSEP qui s'est haut perchée et m'a montré du doigt où se localisait Fred sur les barrières pour que je puisse aller l'embrasser. Je remercie les supporters proches de moi dans la zone d'arrivée. Et après je ne maitrise plus rien...

L'APRES COURSE :
L'organisation nous indique ce que l'on doit faire. Tout est chronométré. En premier, photos officielles devant la meute de photographes en compagnie de Valéria et Jessica. Direction les télés : suisse d'abord qui fait aussi l'interview pour la France, italienne...J'allais partir quand Nelson arrive. J'ai du batailler pour rester car la fille du protocole ne voulait pas puisque j'avais fait déjà toutes les télés. Nous avons négocié une question. Place aux radios un peu plus loin et enfin la presse écrite. Tous ne sont pas rassasiés mais la directrice leur dit de venir à la conférence de presse officielle du championnat quelques minutes plus tard. Entre 2 questions, je me change et me mets au sec. Tout s'enchaine. Cérémonie des fleurs sur la ligne d'arrivée c'est-à-dire que nous faisons un pseudo podium avec remise d'un bouquet. Le podium avec l'hymne a lieu à 14h50 au stade. On suit les officiels comme on peut avec nos jambes courbaturées. Direction la mairie pour la conférence de presse. Un peu gênée nous traversons en survêtement la mairie en plein mariage. Je fais attention à ne pas glisser sur le riz ! Cela dure une bonne demi-heure. Je suis accompagnée du docteur de l'équipe de France car je dois me soumettre au contrôle par la suite. Ce que nous ne savons pas encore c'est que nous allons passer un bon moment ensemble. En sortant quelques interviews télé dont BFM puis direction le local anti dopage. Mes 2 collègues du podium me devancent cette fois-ci j'attends mon tour. Le temps passe. Je finis le contrôle tout juste à l'heure : 13h50. Je ne dois pas tarder à partir pour être à 14h15 au stade sachant que le trajet dure 20'. Mais le contrôleur me dit que mes urines sont trop diluées et je dois refaire un contrôle. Je doute ainsi que le médecin puisque mes urines sont bien jaunes. Nous discutons un bon moment. La pression monte car le timing est serré. Nous allons au stade et verrons la décision à prendre avec les chefs internationaux. Bilan final : je dois refaire un contrôle. Il faut absolument que je patiente minimum 1h. La poisse...Je continue mes sollicitations avec l'attaché de presse de l'équipe de France que j'ai retrouvé au stade. Eurosport, France 2 après le podium. Podium, la Marseillaise pour moi fut un moment intense. Le seul regret est de ne pas avoir eu le temps d'aller à l'hôtel prendre la douche et prendre soin de moi pour être bien et au top sur ce podium. J'ai fait vite fait un coup d'eau sur le visage dans les toilettes du stade, recoiffée sans glace.
15h30 : je demande à manger au contrôle anti dopage car depuis 6h du matin j'ai besoin de recharger et je pense que je vais rester un bon moment dans les sous sol du stade. En effet, je n'ai pas envie de faire pipi et je ne dois pas boire comme c'était trop dilué au 1er. Le docteur n'a pas mangé non plus alors direction une salle où on peut regarder les épreuves en même temps. Malheureusement, personne ne peut venir me voir. Je ne peux pas partager ma médaille avec Fred et Cédric.
18h30 : ouf fin du contrôle. Je signe vite faite le bon de sortie et repars au plus vite. Pas à l'hôtel car j'ai un direct France 3 provence à 19h00.
19h45 : Arrivée à l'hôtel enfin. Les marathoniens sont là et je peux les encourager pour demain. J'entame des discussions avec les uns et les autres que je dois écourter car à 20h30 départ pour le club France. Je passe malgré tout au 1er étage remercier les kinés et le médical qui sont là pour nous écouter jusqu'à notre épreuve. C'est le lieu de vie par excellence où l'on peut partager.
J'ai à peine le temps de prendre une bonne douche et me poser avant de repartir.
20h30 : célébration de la victoire au club de France, lieu de réception avec les athlètes, le staff, les supporters, les proches et les partenaires. J'ai fêté la médaille mais j'étais tellement fatiguée que je ne suis pas restée jusqu'au bout de la nuit. Minuit je repartais prendre mes quartiers...Malgré l'excitation, j'ai très bien dormi. Une journée longue et riche en émotions...
Un grand merci à tous, proches, supporters pour les messages d'encouragements et de félicitations...
Cela fait chaud au coeur. Je suis heureuse de vous avoir procuré un moment de plaisir samedi matin.
Un peu de repos avant de repartir vers de nouveaux objectifs...Rien de fixé si ce n'est d'aller encore plus vite sur le prochain marathon.

Temps de passage :

5 km : 17'20
10 km : 34'30 (17'10)
15 km : 51'42 (17'12)
20 km : 1h08'50 (17'08)
semi : 1h12'33
25 km : 1h26'01 ( 17'11)
30 km : 1h43'15 (17'14)
35 km : 2h00'22 (17'07)
40 km : 2h17'41 (17'19)
42,195 km : 2h25'14 (7'33)

Jeudi 21 Août 2014
Christelle Daunay
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Qui suis-je ?

Christelle Daunay

Christelle Daunay
Licenciée au club de l'Entente Sarthe Athlétisme
Spécialiste cross, piste et route
32 sélections en équipe de France

Mes records :
10000m : 31'35"81 (Record de France)
10km : 31'48
Semi : 1h08'34 (Record de France)
Marathon : 2h24'22 (Record de France)

Mon palmarès :
Championne d'Europe de marathon en 2014 (CR)
13 titres de Championne de France (cross, 5000, 10000m, 10km, semi et marathon)
Détentrice de 5 records de France (10000m, 15km, 20km, semi et marathon)
2ème du marathon de Paris en 2010.
3ème du marathon de Paris en 2007 et 2009.
3ème du marathon de New York en 2009.
7ème au championnat du monde de semi marathon en 2014.
10ème au championnat du monde de 10000m en 2013
20ème des Jeux Olympiques de Pékin en 2008